Peut-on encore être artiste sans devenir son propre contenu ?

Aujourd’hui, j’ai envie de vous partager une réflexion qui m’habite depuis quelque temps.

Plus les années passent, plus je me demande s’il est encore possible d’être artiste sans devoir constamment se montrer. Sans raconter sa vie, publier chaque étape de son travail ou nourrir les réseaux sociaux au quotidien.

Je n’ai pas toutes les réponses. Ce n’est ni une critique ni une leçon. C’est simplement le regard d’un artiste qui aime prendre son temps, observer, créer et rencontrer les gens en vrai, dans un monde qui semble parfois aller toujours plus vite.

Alors je vous pose la question :

Peut-on encore être artiste sans devenir son propre contenu ?

Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression que créer ne suffit plus.

Il faut être visible.

Publier tous les jours.

Parler à une caméra comme si on animait une émission de télé-réalité artistique entre deux cafés tièdes et un « morning routine dans l’atelier ».

Parce qu’honnêtement… parler à un écran tous les jours, ce n’est pas moi.

Je suis probablement plus capable de passer trois heures à observer la lumière changer sur une façade ou à réfléchir à une image que de faire un reel dynamique accompagné d’une musique tendance et de sous-titres qui clignotent dans tous les sens.

Et parfois, j’ai l’impression que cela devient presque un problème.

Comme si créer ne suffisait plus.

Aujourd’hui, il faut être visible avant même d’être habité.

Il faut montrer son processus.

Montrer ses émotions.

Montrer ses échecs.

Montrer ses états d’âme.

Montrer son atelier.

Montrer sa vie.

Toujours montrer quelque chose.

À croire qu’un artiste qui disparaît quelques jours pour réfléchir devient immédiatement suspect.

Mort peut-être.

Ou pire encore : mauvais pour l’algorithme.

Quand l’artiste devient le produit

Plus le temps passe, plus je me demande si les gens regardent encore réellement les œuvres… ou s’ils regardent surtout les artistes.

J’ai déjà entendu plusieurs fois cette phrase :

« Les gens achètent l’artiste avant d’acheter l’œuvre. »

Et honnêtement, cette idée me dérange profondément.

Parce qu’à certains moments, j’ai l’impression qu’on finit par vendre une personnalité avant de partager un regard.

On suit une vie.

Un personnage.

Des déboires.

Des blessures.

Des émotions diffusées en continu.

Et l’œuvre devient parfois presque un produit dérivé de l’artiste lui-même.

Je comprends pourquoi cela fonctionne.

Les gens ont besoin de connexion humaine.

Moi aussi.

Mais il y a une différence entre une rencontre sincère et le fait de devoir transformer son intimité en stratégie de visibilité permanente.

Je ne suis pas contre la rencontre avec le public. Bien au contraire.

J’aime profondément les échanges en présentiel.

Les discussions improvisées devant une œuvre.

Les regards silencieux.

Les conversations qui prennent leur temps.

Les personnes qui s’arrêtent réellement pour regarder.

Je trouve cela infiniment plus humain qu’une accumulation de vues, de likes ou de statistiques.

Ce qui me dérange, ce n’est pas le lien humain.

C’est l’impression qu’aujourd’hui, ce lien doit constamment passer par une mise en scène de soi.

Comme si l’artiste devait devenir son propre attaché de presse, son propre média et parfois même son propre spectacle.

Pourquoi j’ai choisi d’écrire

J’ai commencé un blogue récemment.

Pas parce que je pense détenir des vérités.

Pas parce que j’ai envie de raconter ma vie dans les moindres détails.

Mais parce que l’écriture me ressemble davantage.

Elle me permet d’aller plus loin.

De prendre le temps.

De développer une pensée.

De parler réellement de mes thèmes, de mes questionnements, de mon rapport au territoire, à l’identité, à la mémoire, au regard et à l’art.

Dans un texte, je peux respirer.

Je peux nuancer.

Je peux douter.

Je peux construire quelque chose.

Je peux laisser une trace qui ne disparaît pas au prochain balayage de pouce.

Mais depuis que je partage davantage mes articles et moins de vidéos, je vois bien la différence.

Les gens réagissent moins.

Moins de likes.

Moins de commentaires.

Moins de portée.

Et oui… ça me fait chier.

Parce qu’au fond, cela révèle quelque chose d’assez triste.

Lire demande un effort.

Lire demande du temps.

Lire demande de ralentir.

Et aujourd’hui, tout semble construit pour éviter cela.

On scrolle.

On consomme.

On passe à autre chose.

Même l’art finit parfois avalé de cette manière-là.

Une image.

Une émotion.

Une réaction.

Suivant.

Le règne de l’instantané

Parfois, j’ai l’impression que les réseaux sociaux sont en train de modifier profondément notre manière de regarder.

Pas seulement l’art.

Le monde.

Est-ce qu’on contemple encore vraiment ?

Est-ce qu’on prend encore le temps d’entrer dans une démarche artistique ?

De se laisser déstabiliser par une œuvre ?

D’y revenir une deuxième fois ?

Une troisième ?

Ou cherche-t-on simplement quelque chose qui capte immédiatement notre attention avant d’être remplacé par autre chose quelques secondes plus tard ?

Le plus étrange, c’est que les artistes finissent souvent par adapter inconsciemment leur travail à cette logique.

Créer des œuvres plus visibles.

Plus immédiates.

Plus efficaces.

Plus partageables.

Comme si l’algorithme devenait peu à peu un directeur artistique invisible.

Et ça, honnêtement, ça m’inquiète.

Parce que l’art n’est pas censé suivre le rythme du scroll.

Certaines œuvres ont besoin de silence.

Certaines œuvres ont besoin de temps.

Certaines œuvres demandent plusieurs regards avant de réellement apparaître.

Mais l’algorithme, lui, se moque complètement de cela.

L’algorithme veut que l’on reste.

Que l’on réagisse.

Que l’on consomme.

Pas que l’on contemple.

Même le milieu artistique n’y échappe pas

Le plus troublant, c’est que cette logique dépasse largement les réseaux sociaux.

On la retrouve parfois dans certaines institutions.

Dans certaines expositions.

Dans certains concours.

Dans certaines demandes de bourses.

Parfois, j’ai l’impression qu’il faut apprendre à parler une langue particulière pour être considéré sérieusement.

Une façon précise de présenter sa démarche.

Une manière acceptable de rendre son travail pertinent.

Une façon de formuler sa pensée qui répond déjà aux attentes de ceux qui l’évaluent.

J’ai déjà entendu dire à propos d’un projet artistique :

« C’est intéressant parce que c’est d’actualité. »

Et cette phrase m’a longtemps dérangé.

Parce que depuis quand l’art doit-il absolument être d’actualité ?

Pourquoi devrait-il suivre les sujets du moment pour avoir de la valeur ?

L’art peut être intemporel.

Il peut être en avance.

Il peut être à contre-courant.

Il peut parler de mémoire, de territoire, de solitude, d’identité, de beauté ou d’absence sans nécessairement entrer dans les conversations dominantes du moment.

À force, je me demande parfois si l’on ne pousse pas certains artistes à devenir lisibles avant même de devenir libres.

Et cette idée me fatigue profondément.

Créer sans se perdre

Je n’ai pas toutes les réponses.

Je sais que les réseaux sociaux permettent à de nombreux artistes de vivre de leur travail.

Je sais qu’ils créent des opportunités extraordinaires.

Je sais aussi que plusieurs artistes les utilisent avec sincérité et intelligence.

Ce texte n’est pas une condamnation.

C’est un questionnement.

Une inquiétude.

Peut-être même un doute.

Parce qu’au fond, je ne crois pas que l’art devrait suivre le rythme du scroll.

Je crois encore qu’un artiste devrait pouvoir disparaître un moment pour créer.

Observer.

Penser.

Vivre.

Rater.

Recommencer.

Sans avoir l’impression de devenir invisible parce qu’il n’a pas publié trois stories de son café et une vidéo « work in progress » dans la semaine.

Peut-être que je suis simplement mal adapté à cette époque.

C’est possible.

Mais je continue malgré tout à croire qu’une œuvre devrait pouvoir toucher quelqu’un par sa présence, sa profondeur, son silence parfois…

Et pas uniquement parce qu’un algorithme a décidé qu’elle méritait huit secondes d’attention avant la prochaine vidéo de chat philosophique ou de peinture fluorescente filmée au drone.

Peut-être que le vrai luxe aujourd’hui, pour un artiste, n’est plus d’être vu partout.

Peut-être que c’est simplement de réussir à créer sans se perdre soi-même.

Dans un monde qui nous demande constamment de nous montrer, continuer à créer en silence devient peut-être une forme de résistance.

Et honnêtement…

je crois que je préfère encore ça plutôt que de devenir un personnage avant de rester un artiste.

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Identité, territoire et appartenance - vivre entre plusieurs lieux à la fois